Stonehenge

Galerie RDV, Nantes
du 11 juin au 23 juillet 2016

Pour sa dernière exposition de la saison, la galerie RDV présente un ensemble d'oeuvres réalisées par d'anciens étudiants des Écoles Supérieures des Beaux-Arts de Nantes et d'Angers, ayant obtenu leur diplôme entre 2013 et 2015. Pensée comme une réflexion sur la forme, l’espace et leurs modes d'appropriation, Stonehenge confronte les artistes dont elle présente les travaux à cet exercice. C'est à partir de socles composés de deux cartons, contrainte soumises aux artistes, que ces derniers ont pensé leur pièce dont la grande majorité ont été produites pour l'exposition. On aurait alors pu s'attendre à une succession de travaux répondant de manière académique à cette exigence, mais l'exposition n'étouffe pas sous cette nécessité et nombreuses sont les oeuvres qui d’apparence ne portent pas l'empreinte de cette instruction. Si les disparités formelles et sémantiques qu'observent les oeuvres ne les empêchent pas de dialoguer les unes avec les autres, elles témoignent de la richesse des démarches artistiques que donnent à voir l'exposition. Née de l’initiative de Patricia Solini, enseignante à l'École des Beaux-Arts de Nantes et Pierre Besson, artiste angevin, l'exposition est avant tout une occasion offerte à ces jeunes artistes d'exposer - pour la première fois pour certains d'entre eux - leurs travaux en territoire nantais.

 

Vue d'ensemble, exposition Stonehenge, Galerie RDV, 2016 ©galerie RDV

En entrant dans la galerie, on se dit que cela n’a pas dû être chose facile pour Jean-François Courtilat, commissaire de l’exposition, que d’organiser la mise en espace des vingt-et-une œuvres exposées (douze au sol) dans les 53m2 de la galerie. Leur disposition dans l’espace devait originellement évoquer celle des pierres du monument dont elle porte le nom. L’étroitesse du lieu et la répartition des oeuvres ne permet malheureusement pas d’attester de cette volonté qui a manifestement été abandonnée pour des raisons pratiques. Les œuvres parvenues, tant bien que mal, à trouver leur place dans l’espace, astreignent le visiteur à  une déambulation plus ou moins hasardeuse, voire périlleuse - selon l’affluence. Si dans sa forme Stonehenge ne fait pas écho au fameux site historique, elle concentre comme ce dernier une multitude de signes et de signifiants qui s’offrent à l’interprétation et l’imaginaire du regardeur.

Motif pour répartir astucieusement les œuvres dans l’espace, ou véritable proposition curatoriale, il n’empêche que la contrainte soumise aux artistes trouve différentes formes de réponses. Outil de narration, matériau de fabrication, terrain, …, les socles se donnent à voir, parfois se devinent ou se métamorphosent. C’est le cas dans l’œuvre d’Arthur Chiron, qui propose une lithographie sur papier recyclé à partir des socles en carton. Hugues Loinard a de son côté davantage exploité le pan de mur alloué à chaque artiste pour réaliser son installation. Le mur de la galerie dont il s’est servi comme matière première se voit transformé en caisses à outils ou de transports, de différents formats, évoquant autant des objets de travail liés à la création plastique, que la pratique du recyclage. Ici, l’œuvre est à elle-même son propre sujet : le processus de création est immanent à l’œuvre qui prend la forme des éléments qui entourent sa création de même qu’elle intègre dans sa conception les moyens de sa diffusion.

Alexandre Meyrat Le Coz, Bal populaire, 2015 – 2016, exposition Stonehenge, Galerie RDV, 2016 ©galerie RDV

À travers des mises en scène théâtrales, les œuvres d’Alexandre Meyrat Le Coz et Laura Bottereau & Marine Fiquet abordent avec autant de sensibilité que d’ironie des éléments substantiels de la vie humaine. Alexandre Meyrat Le Coz propose avec Bal populaire, une représentation plastique du temps qui allie installation et sculpture. La situation incongrue que met en scène cette œuvre, évoque la finitude de la vie humaine et la fatalité du temps qui s’écoule de la même façon pour tous. On ne sait si le couple de vieillards qui se tient au bord de la cuvette des toilettes – dans un temps qui semble suspendu – s’apprête à faire le grand saut qui les évacuera de la vie terrestre ou s’ils ne font qu’admirer le gouffre pailleté autant symbole du passage vers l’au-delà que de la fascination qu’il suscite. Ce qu’on sait c’est que tôt ou tard, ils finiront par vivre, comme tous, leur mortalité.

Avec l’ensemble de dessins Retour de bâtons et l’installation Mauvaise joueuse, le duo d’artistes formé par Laura Bottereau et Marine Fiquet aborde le thème de la violence enfantine et propose une réflexion autour du jeu. En usant des éléments symboliques communément rattachés à l’enfance, elles pointent le contraste entre les représentations de cette période et la réalité qu’elle abrite. Selon Montaigne, « Le jeu devrait être considéré comme l’activité la plus sérieuse des enfants.». Ici, le jeu enfantin n’a rien d’innocent. Retour de bâtons met en scène un groupe d’enfants s’amusant au lancer de javelot – objet que l’on retrouve dans l’installation Mauvaise joueuse transperçant de part et d’autre comme dans un tour de magie, deux boîtes en carton qui enferme un corps et dont s’échappe une main – propose, autant par son contenu que par sa forme, un jeu visuel à ceux qui regardent l’œuvre. La mise en scène ludique renvoie ici à un théâtre de la domination, des pulsions enfantines autant que de leur censure.

Dans un article publié en 2011, le sociologue Danilo Martuccelli note que « bien des affaires existentielles sont plus que jamais des questions sociales : la vie et la mort sont devenues des objet privilégiés de dispositifs de biopouvoir (Memmi, 2003 ; Rose, 2006), mais elles sont aussi le théâtre d’importants débats de société où, de manière plus ou moins sournoise, et souvent par des voies détournées, ce sont bel et bien des questions proprement existentielles (la mort bonne, la mort en dignité, l’euthanasie, mais aussi, bien sûr, la procréation assistée, le clonage, la médecine génétique, l’interruption volontaire de grossesse…) qui sont posées ou escamotées.» (1)

Lucas Seguy, Faustine, 2016, exposition Stonehenge, Galerie RDV, 2016 ©galerie RDV

L’installation de Lucas Seguy exemplifie cette articulation des questions existentielles et sociales permise par les progrès en matière d’intervention sur le vivant. Il présente deux œuvres, dont une particulièrement saisissante et aux résonances multiples : Faustine, une installation vidéo dans laquelle il fait dialoguer les phénomènes de transformation du corps et d’enfermement. L’une des vidéos qui fusionne en morphing le corps d’un homme et d’une femme, renvoie sans détour à l’opposition nature et culture qui intervient dans les discours autour de la « théorie du genre » qui se fonde sur une sociologisation du biologique. La seconde qui montre un visage subissant une transformation progressive adresse la question du recours à chirurgie esthétique qui permet de modeler le corps comme on modèle l’argile. Le titre de l’œuvre, tiré de la littérature, est emprunté à deux personnages dont l’histoire en font des sujets de figuration soumis à l’enfermement. Les deux vidéos sont présentées emprisonnées dans une structure en acier dont la largeur correspond à celle des socles imposés aux artistes. Le corps est ici autant enfermé qu'il incarne un lieu d'enfermement. Son altération et sa représentation sont étroitement liées à la question complexe de l’identité. La chirurgie esthétique, le transsexualisme ou encore les représentations numériques du corps – résultant de l’usage massivement répandu des nouvelles technologies dans la société – constituent des phénomènes qui témoignent d’une évolution des sociétés dans lesquelles le corps est désormais perçu comme « un accessoire de la présence, un auxiliaire du moi, un porte-parole de l’individu, qui a le sentiment qu’en bricolant son corps, il bricole son identité ».(2) Entre corps réel et corps virtuel, l’œuvre de Lucas Seguy invite à réfléchir aux effets réels des représentations corporelles numériques et à l’objectification du corps, matériau manipulable, sculpture vivante. Elle engage une réflexion sur la représentation de soi à travers le corps, et sur les dimensions sociales et psychologiques de ces représentations dans lesquelles le corps est un lieu d’exercice du pouvoir.

Autoportrait pendant un rêve lucide - ne pas déranger svp, Ariane Yadan, 2016, exposition Stonehenge, Galerie RDV, 2016 ©galerie RDV

Moins près des questions sociales, l’ensemble de photographies et la sculpture présentées par Ariane Yadan propose une échappée dans le monde onirique. Conçues pour cette exposition, ces deux œuvres se font chacune l'écho de l’autre tant par leur aspect formel que par leur contenu. Autoportrait pendant un rêve lucide – ne pas déranger svp, prend la forme d’une créature à tête humaine – celle de l’artiste – endormie sur un coussin tandis que l’ensemble de polaroïds intitulé Une semaine de rêves, nous montre l’artiste endormie mais aussi des objets et des situations qui peuvent se lire comme des morceaux de rêves, ou des souvenirs oniriques d’instants vécus ou imaginaires. L’artiste explore ici la figure du dormeur, plus précisément de l’artiste dormeur dont le sommeil paradoxal serait moteur de création artistique. Le « ne pas déranger » du titre indique au visiteur qu’il assiste à un acte de création dont il ne doit perturber le processus. Cette instruction autant que ce qui la précède signale au visiteur que la sculpture qu’il observe est une œuvre qui contient une œuvre en train de se faire. Si dans l’œuvre de Goya, Le sommeil de la raison engendre des monstres, la sculpture d’Ariane Yadan nous intime de nous demander ce qu’engendre le sommeil du monstre. Or ici, le monstre est aussi l’artiste, qui, chez Goya, était en plein rêve. Parce qu’il implique la conscience du rêveur, le rêve lucide constitue le mariage de la raison et de l’imagination, duquel découle dans l’œuvre d’Ariane Yadan la réalisation d’un autoportrait. Un commentateur anonyme contemporain de Goya dira à ce sujet : «L’imagination abandonnée par la raison engendre des monstres impossibles; quand elle y est unie, elle est la mère des arts et la source de leurs merveilles. ».

Les propositions artistiques réunies dans l’exposition illustrent les différentes manières par lesquelles les artistes se sont saisis de la contrainte qui leur était imposée pour créer des œuvres qui s’inscrivent dans la continuité de leur démarche artistique respective.


(1) Danilo Martuccelli, « Une sociologie de l’existence est-elle possible ? », SociologieS [En ligne], Théories et recherches, mis en ligne le 18 octobre 2011, consulté le 14 juillet 2016. URL : http://sociologies.revues.org/3617
(2) David Le Breton , Entretien, Libération, 9-10 mars 2002.