©Daniel Otero Torres
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Daniel Otero Torres
Vit et travaille à Paris

Représenté par la galerie mor charpentier, Paris


Sur quelle pièce travaillez-vous en ce moment ?

En ce moment je travaille sur plusieurs pièces dont deux qui seront exposées pendant les foires ARCO à Madrid (27 février – 3 mars 2019) et Armory show (7 - 10 mars 2019). La première est constituée de sculptures Escaleras qui font partie d’une série que j’avais entamée l’année dernière. Ce sont des sculptures mi-homme, mi-construction. Les maquettes sont faites à partir d’images que j’ai réalisées dans différents endroits comme la Colombie ou l’Argentine. Généralement dans mon travail j’utilise des images, que je trouve, que ce soient des images d’archives ou des images plus récentes. Dernièrement, ce sont souvent des images que j’ai moi-même réalisées. L’an dernier, dans le cadre du programme «Hors les murs» de l’Institut Français, je me suis intéressé à l’architecture vernaculaire en Colombie. J’y ai collecté de nombreuses données et réalisé beaucoup d’images dans différents endroits. Il s’agissait pour moi de voir et de comprendre comment ces maisons sont construites et ce que ces architectures véhiculent. Je les appréhende comme des prouesses architecturales et les représenter sous une forme mi-homme, mi-sculpture me permet de souligner qu’elles ont chacune une identité qui leur est propre. Elles sont faites par les gens eux-mêmes, en dehors de normes architecturales établies et reflètent leur singularité. On retrouve ce type de constructions, c'est-à-dire faites par les gens qui y habitent, dans de nombreux pays, le plus souvent dans les grandes villes de pays en voie de développement. Il s’agissait alors de mettre en avant non pas l’architecture vernaculaire colombienne, mais plus généralement ce type de constructions afin de changer la perception qu’on en a. Chaque maquette mélange des constructions issues de différents pays (Colombie, Brésil, Argentine). Aussi, l’une de leur caractéristique est par exemple d’être toujours en évolution, c’est pour cela que dans mes sculptures, elles ne sont pas finies. 

La deuxième œuvre sur laquelle je travaille est une sculpture d’une femme combattante au sein du mouvement Polisarios, dans le désert du Sahara. C’est un mouvement qui rassemble des populations nomades qui se sont faites expulser de leur territoire et qui se battent pour y rester. Elles ont d’abord été chassées parce que cette région était une colonie espagnole et a appartenu par la suite à d’autres États africains qui n’ont pas cessé de les pourchasser. Comme pour d’autres sculptures où je montre des personnes, souvent des manifestants ou des révolutionnaires, je retire de la représentation que j’en fais les objets qu’ils tiennent dans leurs mains. Il y a cette chose dans mon travail qui consiste à créer un vide qu’on va venir remplir avec le regard ou la pensée. Dans la même optique, je ne montre pas les visages, parce qu’on n’a pas besoin de savoir qui ils sont. Il s’agit plutôt de créer des portraits dans lesquels on puisse se projeter plutôt que d’y reconnaître quelqu’un. Et puis les armes, on n’a pas besoin d’en voir plus, on en a déjà vu assez. 


Comment choisissez-vous les médiums artistiques que vous utilisez ?
C’est autant l’échelle que le sujet qui les déterminent. Le dessin est la base de ma pratique mais j’utilise une pluralité de médiums qui sont définis par chaque projet. Je me demande toujours lequel sera le plus efficace, le mieux adapté. Lorsqu’il s’agit d’installations, c’est plutôt le lieu et la façon dont je vais pouvoir me l’accaparer, jouer avec l’architecture…comment les pièces que je vais réaliser vont venir dialoguer avec l’espace. Cela dépend également de la lecture que je souhaite provoquer. Et puis, il y a l’envie de ne pas toujours faire la même chose mais plutôt d’élargir les champs de travail et les techniques. Mais principalement, ça va être en fonction du sujet et de la décision de l’échelle qui est un moment très important de mon travail, notamment pour les sculptures où je dessine sur du métal. Les métaux et les échelles varient en fonction de l’expérience que je souhaite initier. L’usage du métal poli miroir fait qu’on peut se projeter dans la sculpture. La question de l’échelle intervient aussi quand je ne souhaite pas la seule projection du visiteur mais aussi celle de l’espace qui est autour. Le choix de faire une sculpture pour la série Escalera vient du fait qu’il m’importait d’utiliser les outils de l’architecte et les matériaux qui sont ceux de ces auto-constructions (béton, sable, tiges en acier). Il y avait aussi une volonté de lisibilité. Nous sommes en quelque sorte prédisposés à voir des maquettes, que l’on regarde d’une certaine manière, or celles que je construis sont issues de constructions qui n’ont pas du tout eu cette planification architecturale. Ensuite, les corps montrent une autre facette de ces architectures avec lesquelles ils viennent former un ensemble. Enfin, l’utilisation des outils des maquettistes détermine l’échelle. 

Comment passez-vous de l'idée d'une pièce à sa réalisation ?
Il y a beaucoup d’étapes dans mon travail. La chose la plus importante je dirais est  le déplacement, ma propre mobilité. Cela ne veut pas dire qu’il faut que je voyage à chaque fois, mais la rencontre d’autres cultures ou simplement retourner dans mon pays d’origine sont toujours des moments où je pose le crayon et où je sors l’appareil photo. Je fais des photos à l’argentique, donc l’idée n’est pas d’en faire dix milles mais d’enregistrer les choses qui capturent mon attention. Donc, souvent à l’instant où je fais une photo, je sais ce qu’elle va devenir. C’est, par exemple, ce qui s’est passé avec les maquettes ou avec l’installation 1 :27,28 que j’ai présenté en 2015 dans l’exposition Rendez-vous à l’IAC, pendant la Biennale de Lyon (1). J’étais vers Chiapas perdu au milieu de nulle part et je me suis retrouvé devant une maison au milieu de la nature. J’ai fait une photo et j’ai dit à ma compagne avec qui j’étais « ça va devenir quelque chose ». Ça vient assez rapidement mais je pense que c’est aussi issu de choses qu’on a déjà en tête. Je passe ma vie dans les livres, sur internet, à la bibliothèque, un peu partout à chercher des images, des archives. Une fois que j’ai mes images, j’arrive à l’atelier et je sors tout. Il arrive que j’aille à la recherche d’autres images. Pour moi c’est simple : pour avoir des idées, il faut travailler et quand on travaille, on a des idées. Après la collecte, il y a l’étape du collage où je vais commencer à unifier, harmoniser, jouer avec toutes les images que j’ai. Puis, il y a une étape importante à l’ordinateur. Pour les sculptures en métal, ça consiste en la réalisation de dessins vectoriels nécessaires pour la découpe au laser, la préparation de la surface de manière à ce que je puisse dessiner dessus, le dessin et enfin le pli. Pour les sculptures « Escaleras », le paradoxe est qu'à l’ordinateur, je définis des échelles normées, qui vont me permettre de faire la découpe alors que comme je le disais, ce sont des maisons qui n’ont pas connu ce processus dans leur construction. Ensuite, toujours sur l’ordinateur, je fais une composition avec les images que j’ai de différents endroits. À partir de l’image obtenue, je crée un sketch-up, puis je la construis. C’est un long processus de travail. Pour la pièce Tiempo sin verte (2018), qui veut dire « ça fait un moment que je ne t’ai pas vu », l’utilisation de la plante dénote une temporalité. C’est une cape militaire, il y a donc un enjeu de fragilité/force. C’est venu d’une façon très simple, je voulais faire une sculpture et je je trouvais qu’il manquait un peu de couleur. Au début, je ne voulais pas mettre des fleurs ou des plantes…or, les plantes sont très souvent présentes dans mon travail mais parce que dans ma vie personnelle aussi, comme on peut le voir dans en regardant mon atelier. Ces dernières années, l'utilisation de plantes est devenue à la mode, notamment à travers la problématique de l’exotisme. Pour moi, c'est autre chose, c'est une réponse à une question simple. Quand on me demande ce qui me manque le plus de la Colombie, je réponds que ce sont les plantes. Il n’y est donc pas question d’exotiser ni de rendre compte du lieu en tant que tel ; c’est une chose très naturelle pour moi, comme un besoin. Ce n’est pas une sorte de signature mais plutôt quelque chose qui m’apaise.


Qu'attendez-vous de la pièce sur laquelle vous travaillez actuellement ?
C’est compliqué comme question. Il y des personnes dont on se dit en regardant leur travail, qu’elles ont tendance à faire la morale. Ce n'est pas ce que je cherche à faire. Je pense qu’un Tai Tai, un chaman, le plus âgé d’une maison, d’une tribu, ou un grand-père peut faire la morale parce qu’il a vécu. Moi non. Je pense qu’à chaque fois, ce qu’on attend de nos œuvres, moi en tous cas, c’est qu’elles puissent éveiller une pensée face à des objets ; des objets qu’on connait mais qu’on n’a pas vu dans ces contextes. L’idée avec ces maquettes en relation au travail du maquettiste notamment, c’est qu’on voie et qu’on perçoive ces constructions d’une autre façon et que cela évoque et génère des pensées. Alors peut-être quand demain des gens verront ces architectures, ils penseront à l’œuvre et peut-être prendront plus de temps à les regarder. Il n’y a pas d’attente si ce n'est celle d'éveiller le regard.


À quoi pensez-vous quand vous travaillez ?
Ça dépend de ce que je suis en train de faire. Avant je me disais que je pensais à beaucoup de choses, mais je me suis rendu compte que c’était faux. Je me suis rendu compte que quand je dessine, quand je suis vraiment concentré, ça devient comme une sorte de moment de méditation. Je pratique la méditation depuis quelques années et c'est ce qui se rapproche le plus de ce que j'éprouve quand je dessine. C'est donc vraiment une façon de m’échapper. Je ne me demande pas si ça va être bien ou pas, parce qu'à force d’en faire, il y a des choses qui relèvent de la mémoire du muscle. Les gestes deviennent presque automatiques. Cela me permet de m’évader et ça me fait du bien. Quand je ne dessine pas ou ne travaille pas je ne suis pas dans le même état d’esprit. Après, ça dépend vraiment du type de travail, de la nature des gestes. Ce qui est constant vient du fait que la plupart de mes travaux prennent du temps, et demande une certaine concentration. Les gens me disent souvent "mais quelle patience, comment tu fais ?" etc. Je fais comme ça parce que cela me plaît. J’aime sentir que je travaille. Le moment où les pensées sont le moins en évasion est celui où les idées se croisent, le moment de la conception des croquis des projets. C’est complètement différent, mais la phase de réalisation, je suis à la fois complètement dedans et ailleurs. Je prépare tellement tout qu’une fois que je m’assieds et que ça me prend un temps indéterminé, je sais ce que j’ai à faire donc je peux laisser mon esprit errer.


Pensez-vous à l'installation de vos œuvres dans un espace d'exposition quand vous les réalisez ? Si oui, comment cette réflexion influence votre processus de création ?
Ça c’est quelque chose qui se produit quand j’ai une idée de l’espace où l'œuvre va être présentée, mais en général, je conçois les pièces plutôt en rapport à l’échelle du corps-humain. Ce dessin, par exemple, quand je l’ai conçu, je voulais avoir une échelle qui permette que lorsqu’on se trouve en face, qu'on puisse se projeter dedans, que l’on rentre dans l’image. C’est le cas ici, mais aussi avec mes autres pièces ;  c’est toujours ce rapport d’échelle avec le corps humain. Quand j’ai une exposition, j’aime me projeter dans l’espace et c'est pourquoi je me sers sans cesse de sketch-up. Je fais ça pour toutes mes expositions.

Quelle expérience cherchez-vous à partager avec les visiteurs qui découvrent votre travail ?

Plutôt que de différencier les choses, je cherche à les unifier. Il ne s'agit pas de lutter contre la droite mais de la comprendre. J'ai commencé à travailler en représentant beaucoup de codes ethniques, des codes tribaux de différentes cultures de l’Amazonie ou de la Colombie, puis je me suis rendu compte que j'en restais éloigné simplement parce que je ne suis plus là-bas. Je me suis donc mis à me demander comment je pouvais transposer ces idées dans le fonctionnement de notre culture, ici et essayer de la réécrire à ma façon. Petit à petit, j’ai effacé les visages dans mon travail. C'est tout un processus qui m’a amené à ça. Aujourd’hui c'est très fréquent.

(1) Rendez - vous 15, Jeune création internationale, Biennale de Lyon 2015, Institut d’art contemporain - Villeurbanne/ Rhône-Alpes