Vincent Mauger, Les formes de la Sculpture

 

Créée dans le cadre du Voyages à Nantes 2014 et présentée sur la place du Bouffay, Résolution des forces en présence, sculpture de l’artiste Vincent Mauger est désormais une œuvre permanente installée en bord de Loire sur le Parc des Chantiers de la ville de Nantes. Des travaux de l’artiste, représentée par la galerie parisienne Bertrand Grimont, étaient dernièrement visibles du 21 au 25 octobre 2015, dans le cadre d’Officielle, foire d’art contemporain imaginée par la FIAC et inaugurée à l’automne dernier à la Cité de la Mode et du Design. Ces récents événements sont l’occasion de revenir sur l’une des dernières expositions de Vincent Mauger, Les formes de la Sculpture, qui a occupé du 27 mai au 6 juin 2015, l’espace de la Fondation Bullukian (Lyon) suite à la remise du premier Prix de Sculpture de la Fondation de l’Olivier, décerné à l’artiste et récompensant son travail et son parcours.

 

Exposer l’atelier


L’atelier a de maintes fois été représenté par les peintres, parmi lesquels Vermeer, Courbet ou encore Matisse. Territoire de l’intimité créatrice, réservé aux mécènes, collectionneurs et professionnels de l’art, il n’est habituellement pas l’espace où s’exposent les œuvres aux yeux du public. Toutefois l’histoire de l’art a montré l’intérêt des hommes pour la relation entre l’artiste et son atelier et entre l’atelier et l’œuvre de sorte qu’aujourd’hui la présence de l’atelier dans l’espace d’exposition est chose courante. Par ailleurs, des recherches similaires à celles entreprises sur les ateliers du XIXe siècle ont récemment été élaborées sur les ateliers du XXe et du XXIe siècle. Pensés dans une approche aussi bien pratique que conceptuelle, avec une attention toute particulière portée aux questions de matériaux et aux processus de fabrication, ces travaux qui conçoivent l’atelier comme un espace de production d’œuvres et de sens ont pour objet de saisir son fonctionnement et son impact théorique sur l’artiste et sa création. Tenu en mépris dans les années 1960 par les artistes eux-mêmes, on observe depuis une dizaine d’année un regain d’intérêt pour l’atelier de l’artiste, en témoignent de nombreuses publications et expositions qui étudient les multiples facettes qu’il condense. Topos Atelier: Werkstatt und Wissensform (2010), de Michael Diers et Monika Wagner, examine l’usage de l’atelier dans l’art et comme œuvre d’art lui-même tandis que Wouter Davidts et Kim Paice dans The Fall of the Studio: Artists at Work s’attachent à montrer que, plutôt que de transparaître dans l’œuvre, l’atelier est un vecteur conceptuel dont le savoir qu’il produit préexiste à l’œuvre qui y est créée. Du côté des expositions, on peut citer Pour un art pauvre (inventaire du monde et de l’atelier), en 2012 au Carré d’Art de Nîmes et Guillaume Leblon, À dos de cheval avec le peintre, en 2014 à l’Institut d’art contemporain, Villeurbanne/Rhône-Alpes, dont un des espaces abritait une reconstitution de l’atelier de l’artiste.

 

Introspective, l’exposition qu’a conçu Vincent Mauger à la Fondation Bullukian se veut elle-aussi une manière pour l’artiste de questionner le rôle de l’atelier dans son travail. La plupart de ses sculptures donnant à voir les processus de fabrication dont elles sont issues, l’examen du rapport entre l’atelier et l’œuvre trouve ici toute sa pertinence. L’interpénétration du lieu de la création de l’œuvre et de l’œuvre elle-même se déploie dans une mise en espace qui permet non seulement de contextualiser l’œuvre de l’artiste, mais également d’effleurer l’espace mental de ce dernier, premier lieu d’origine du travail. L’exposition se présente comme l’étoilement des différents médiums au travers desquels s’exprime le vocabulaire de l’artiste. Sculpture, photographie, vidéo, dessin numérique et sérigraphie sur tapis de coupe, sont autant de formes plastiques qui, réunies au sein de l’espace d’exposition, recréent l’environnement du créateur. Il n’est pas question d’œuvre in situ ni de jeu avec le lieu d’exposition, que l’artiste aime à mettre sous tension, ici ce dernier assume avant tout son rôle de réceptacle. Il accueille le laboratoire de l’artiste et dévoile comment cet espace fonctionne en tant que caisse de résonance de la création tout en mettant en évidence la manière dont il s’inscrit dans l’œuvre. Les systèmes de construction qu’élabore Vincent Mauger s’apparentent à des maquettes, des prototypes, sorte de croquis en trois dimensions, elles acceptent leur statut d’objet en attente d’activation et renvoient à la logique de projet et d’expérimentation inhérentes à l’atelier. À l’instar de ces sculptures qui affichent leur dimension processuelle, les sérigraphies sur tapis de coupe font directement référence au geste de l’artiste et aux produits fatals qui en résultent. Le temps de la création – celui du faire – et celui de l’exposition où l’œuvre est captée par le regard, se superposent invitant l’un comme l’autre le visiteur à s’emparer mentalement des pièces de l’artiste pour en poursuivre la construction ou bien les animer à travers autant de récits potentiels que de subjectivités.

Ping pong

 

Le choix et l’agencement des œuvres de Vincent Mauger dans l’espace de la Fondation Bullukian suggèrent deux parcours d’exposition qui combinés rendent compte de l’hétérogénéité de la pratique de l’artiste.
Sur les murs, les tirages photographiques, et les séries d’impressions numériques réalisées sur papier quadrillé, peuvent se lire comme les préludes aux sculptures de l’artiste. Les motifs générés par la distorsion des lignes des papiers millimétrés, tronquées, resserrées, emmêlées, s’observent comme l’après d’un événement qui serait venu contrarier la régularité de leur composition. Dans ces dessins le mouvement s’immisce dans l’immobilisme de la page ; surgissent alors excavations et reliefs tels des blessures dans un horizon paisible. Dans une démarche d’expérimentation, Vincent Mauger altère la rigidité des lignes comme il manipule les tissus et ordonnance les dés de façon à faire apparaître des paysages théoriques. De la même manière que ces topographies imaginaires résultent de modélisations informatiques, ces systèmes de constructions répondent à une manipulation méthodique des matières.

Au sol, les mystérieux volumes du rennais, confectionnés à partir de métal, bois, carton ou briques, évoquent moins les représentations collectives liées aux matériaux qu’elles emploient, que des corps d’un autre espace-temps dont l’usage demande à être retrouvé ou réinventé par l’imaginaire du visiteur dont l’expérience de l’œuvre est ouverte à de multiples variations.

 

La disposition de ces sculptures autonomes permet un dialogue entre les pièces qui s’opposent leurs caractéristiques respectives. Le principe d’assemblage de la structure métallique dont la masse se laisse deviner, vient contrebalancer la légereté apparente du « sans titre » réalisé à partir de plaques de contreplaqué dont la technique d’entrelacement paraît plus aléatoire. Ce dernier fait quant à lui écho à la vidéo projetée sur le mur qui lui est adjacent et dans laquelle l’artiste, debout sur une table en bois, en scie les pieds, pour finir dans un équilibre précaire sur le dernier d’entre eux.

Les sculptures de Vincent Mauger oscillent entre plein et vide, rigidité et fluidité, poids et légèreté ; attributs qui rythment le parcours du visiteur et le met en présence des différentes silhouettes qui pour l’artiste constituent des paysages mentaux dont le visiteur peut se saisir et à tout moment activer le déploiement.

Vincent Mauger, Sans titre, à partir de 2003, © Caroline Capelle Tourn