© Rebecca Fanuele

Rachel Marks
Vit et travaille à Paris


Sur quelle pièce travaillez-vous en ce moment ?
Je travaille sur plusieurs pièces en même temps pour mon exposition (1) à la galerie. Certaines choses se font avec le temps et d’autres de manière très intuitive, avec des éléments qui se révèlent de manière soudaine, comme la découverte hier soir de ce que j’allais faire avec les piments ramenés du Mexique. En ce moment, je circule beaucoup entre chacune de mes œuvres et ça me donne des idées. Des choses que je n’avais pas vu avant, des connexions, apparaissent. C’est pour ça que je suis sur plusieurs pièces, je vais de l’une à l’autre guidée par mon instinct. Dans cette exposition, je veux parler de la migration, de la rencontre avec l’autre. Ce voyage c’est l’histoire d’une rencontre et la migration des papillons aboutie à des rencontres : ils s’accouplent dans la forêt. Donc globalement l’exposition parle de la rencontre avec d’autres êtres, qu’ils soient cachés dans les livres, dans des histoires, ou à l’intérieur de nous.

Comment choisissez-vous les médiums artistiques que vous utilisez ?
Cela vient toujours en fonction du sujet de l’œuvre. Pour la pièce avec les billets et les perles, je voulais utiliser des éléments de la culture mexicaine, des matériaux qui ne sont pas ceux que j’ai l’habitude de manipuler. Sa réalisation n’a pas été facile mais ce que je trouvais intéressant était cette incorporation des gestes, des techniques de fabrication artisanales locales dans mon travail. Le geste est très important pour moi. Une œuvre c’est aussi une trace de quelque chose qui a été fait, c’est presque la trace d’une performance. Quand je déchire les pages d’un livre, quand je colle des pétales etc., c’est une performance que je réalise et l’œuvre en est la trace. Ce sont des choses qui engagent mon corps, ma force, ma découverte physique des matériaux. Je travaille beaucoup avec les livres et avec les mots. Je ne saurais pas vraiment dire pourquoi, mais je suis très attachée aux objets, aux vieux objets qui ont selon moi leur propre identité. Pour les livres ce n’est pas tant l’histoire qui y est racontée que ma propre découverte de l’objet à travers des choses comme sa manipulation, son démembrement, l’extraction ou la mise en évidence de certains mots. Par exemple, j’adore aller dans les librairies et sentir sous mes doigts les couvertures des livres, qui sont faites de différents types de matériaux.

Comment passez-vous de l'idée d'une pièce à sa réalisation ?
Parfois il y a des choses qui se créent avec le temps et d’autres ou c’est très instinctif. Comme avec cet arbre où c’est devenu obsessionnel, je ne pouvais pas m’arrêter. Je ne savais pas ce que ça allait donner et puis toujours instinctivement sont venues des choses, comme l’écorce faites des couvertures de livres. Parfois je vois un objet et je me dis qu’il me le faut sans pour autant savoir ce que je vais en faire. C’est arrivé que je ne me serve pas de certains objets acquis de manière impulsive. J’avais trouvé dans la rue un violoncelle que j’ai gardé pendant des mois et qui m’a même suivi dans un déménagement. J’ai fini par le remettre à la rue, au même endroit où je l’avais trouvé. Dans d’autres cas, je peux m’en servir des mois après ou alors très vite, parce que je leur aurais trouvé un sens, une place, comme pour les piments.
Pour le tronc, au début je voulais apporter la forêt dans la galerie. Je voulais y présenter un vrai arbre etc. Mais pour des raisons, techniques et financières, j’ai du y renoncer. Mais l’idée était toujours là, dans un coin de ma tête. Puis j’ai fait des recherches, sur ces papillons, sur la migration, sur la forêt et je suis tombée sur un livre qui parlait des arbres et dans lequel il y avait des photos et des dessins de troncs coupés. En regardant l’intérieur des troncs, je me suis dit que ce qu’on y voyait c’était l’histoire de l’arbre et du même coup celle de la forêt. Chaque cercle – qui a un moment donné était l’extérieur de l’arbre –, c’est une génération de papillons qui a traversé cette forêt et qui a ajouté une autre couche à cette histoire. Je me suis dit qu’il fallait que je raconte cette histoire. Et puis tout bêtement, le livre est fait de l’arbre donc faire un tronc avec des feuilles de papier c’est aussi une sorte de retour à la nature. Cette idée de retour à la source est importante pour moi, quand je parle de voyage intérieur c’est de ça qu’il s’agit. Donc tout cela faisait sens. Tout comme les couvertures des livres qui forment l’écorce de mon tronc en papier, et dont j’ai eu l’idée un soir en manipulant, en les déchirant. Je leur trouvais aspect organique, et d’un coup il m’a semblé évident qu’elles devaient recouvrir le tronc. Petit à petit, sans que cela soit conscient, je me suis rendue compte qu’à travers mes œuvres, j’étais en train de construire cette forêt. Il a très peu d’élément naturel, mais la forêt est là, elle est dans ce tronc fait de page de livre, dans cette grappe de papillon faite de chaussons de danse, dans ce livre végétal etc.
Pour cette sculpture avec les chaussons de danseuse, au départ je voulais qu’elle symbolise un cocon et par là qu’elle exprime une partie de ma biographie. J’ai fait de la danse classique et quand on les portent, les chaussons sont une prolongation du corps, ils ne font plus qu’un avec ; de même qu’un cocon est composé des éléments du corps de la chenille. Finalement, j’ai réalisé la pièce à mon retour du Mexique : je ne faisais plus un cocon, mais une grappe de papillons comme celles que j’avais pu voir dans la forêt mexicaine. Cet agglutinement de chaussons usés devenait le corollaire de ces grappes de papillons qui se regroupent après un long voyage, après un déplacement dans l’espace, une danse. Ils portent tout comme les papillons, la trace de leur parcours.

Qu'attendez-vous de la pièce sur laquelle vous travaillez actuellement ?
Dans cette exposition, il est question d’une migration, d’un déplacement dans l’espace qui est du même pas un voyage intérieur. Je voudrais que cette expérience que j’ai vécue et que je partage à travers mes œuvres incite les visiteurs à s’interroger sur cette littérature cachée à l’intérieur d’eux, qu’ils se demande comment y accéder, accéder à leur ADN, comment le révéler, le libérer. Ce sont des choses dans l’ADN des papillons qui les dirigent vers le Mexique. Ils partent de plusieurs endroits  d’Amérique (Californie, Floride, Michigan…) pour se retrouver dans cette forêt du Mexique. Ce trajet qu’ils parcourent n’est pas le fruit d’un hasard ou d’une décision, c’est d’ordre biologique. Et l’ADN c’est un code génétique, c’est quelque chose de très structuré. En même temps, ce code produit quelque chose de très mystérieux et du même coup très poétique. Les scientifiques eux-mêmes ne savent pas pourquoi c’est vers cet endroit du Mexique que les papillons migrent. Ce voyage est empreint de poésie : ils parcourent des milliers de kilomètres vers un lieu qu’ils ne connaissent pas. Cette poésie est celle que je rattache au livre, cet objet qui s’active quand on l’ouvre pour découvrir ce qui s’y cache. On y trouve des phrases, qui sont aussi codées : sujet, verbe, complément, élément de ponctuation etc. ; et ce sont ces codes qui vont construire l’histoire du livre, qui vont lui donner son identité. Ce chemin vers la découverte de soi, de son for intérieur, est une migration, qui peut se faire dans l’espace mais qui est surtout un voyage intérieur, de soi vers soi et qui peut mener à la découverte d’une forêt cachée qui n’est autre que nous-même tel que nous l’ignorions, du sens que nous donnons à notre vie. Cette découverte est ce qui peut permettre un lâcher prise, une libération vis-à-vis de ces choses que la société nous dicte. Savoir qui on est c’est se libérer des pressions extérieures et s’écouter. Aussi, j’aimerais - et en même temps je sais que je ne pourrais pas complètement-  faire ressentir cette expérience que j’ai eu. Je voudrais que les visiteurs puissent rentrer dans cet espace-temps, dans cette magie, mais je sais que c’est impossible. Je pourrais amener une partie de la forêt ici, je ne parviendrais pas à faire ressentir l’émotion que suscite cet endroit. Alors à travers mes œuvres je partage mon expérience en espérant qu’elle invite les spectateurs à partir à la recherche de leur propre livre. J’ai aussi cette volonté de révéler cette poésie qui émane de la libération, de la libération des ailes, de la libération des pages c’est à dire l’éclatement de ce qui est contenu. C’est pour ça que je déchire des pages de livres, que je les coupe, que je les manipule.

À quoi pensez-vous quand vous travaillez ?
Je pense que je suis vraiment dans la matière. Je pense aux odeurs que je sens, à la texture de la colle, des pages mouillés etc. Je suis dans une interaction exclusive avec les matériaux que j’utilise. Et puis un certain nombre de mes œuvres demande beaucoup de minutie, donc il faut que je sois là, et je suis très concentrée, consacrée à ce que je fais. Je ne pense qu’à ça. Même quand je suis au travail. Cette semaine que j’ai passé sur le tronc, il n’y avait que ça dans ma tête, j’étais pressée de rentrer pour m’y remettre. Quand je danse ou que je fais une performance, c’est pareil, je ne pense à rien d’autre qu’à ce que je fais. Je suis avec la matière, avec les gestes. Les choses qui me préoccupent, les choses du quotidien disparaissent. Mais parce que beaucoup de connexions se font entre mes œuvres, je peux être à une œuvre, et penser à une autre.

Pensez-vous à l'installation de vos œuvres dans un espace d'exposition quand vous les réalisez ? Si oui, comment cette réflexion influence votre processus de création ?
Non. Cela vient après. Je travaille de manière très instinctive et j’avoue que je ne pense pas du tout  ce que ça peut donner dans un espace. Quand je commence quelque chose il arrive souvent que je ne sache pas du tout à quoi ça va ressembler. Mes œuvres se construisent petit à petit. Pour le livre par exemple, je me demande encore comment on va le montrer. Parce qu’il est très fragile, je ne veux qu’on le manipule et en même temps je voudrais qu’on puisse voir les pages qui sont à l’intérieur. Alors avec ma galeriste, on réfléchit à une manière de le montrer qui permettrait à la fois de le voir fermé et ouvert. La sculpture avec les chaussons de danseuse, je savais dès le départ qu’elle serait présenté suspendue parce que l’idée initiale était de faire un cocon.

Quand décidez-vous, comment savez-vous qu'une œuvre est aboutie ? Qu'est-ce qui vous fait dire qu'une pièce est réussie ?
Je suis quelqu’un de très perfectionniste, je prête énormément d’attention au détails : aux fils qu’il faut couper pour ne pas qu’ils débordent, à la forme de mes découpages etc. Mais c’est compliqué parce que je me rends compte que pour moi une pièce n’est presque jamais finie. Parce que je peux y revenir des années après et la modifier complètement ou très peu, parce que j’aurais vu des détails. Cet arbre par exemple, je ne sais pas s’il est fini, il l’est peut-être aujourd’hui et dans quelques mois je déciderais de le faire grandir. Mais il y a des moments où je sais que c’est terminé et réussi, parce que ça fait sens avec ce que j’y mets, parce que c’est comme ça, c’est terminé.

Quelle expérience cherchez-vous à partager avec les visiteurs qui découvrent votre travail ?
Mon travail s’appuie en premier lieu sur mes expériences, mes voyages, l’apprentissage de nouvelles langues, la découverte de lieux et de culture qui m’étaient étrangères et la pénétration de ces lieux et cultures. Mais il parle moins de moi que de ce qu’implique ces expériences, ces rencontres avec l’autre mais aussi avec soi-même. Les œuvres de cette exposition parlent de la libération de l’être caché en chacun de nous, de comment y parvenir, de la nécessité de cette libération, de ce qu’elle peut nous apporter. C’est mon expérience qui a donné forme à ces œuvres mais je souhaite qu’elles la dépasse.

(1) Innergration, underconstruction gallery, Paris, du 4 mai au 17 juin 2017